Maître Renard, rentrant d'une virée,
Repu et fatigué, bien vite s'assoupit,
Serrant tout contre lui sa dernière rapine
Un reblochon fermier, à point et parfumé.
Maître Corbeau, par l'odeur alléché,
A la vue de l'aubaine, se rapproche sans bruit,
Et du tentant festin, lestement se saisit.
Par un bruissement d'ailes, le renard éveillé,
Revendique son bien et soudain fou de rage,
Bondit sur l'oiseau et reprend son fromage.
Plumes et poils dressés, tous deux émariciés*,
Chacun, sûr de son droit, tire à hue et à dia,
Histoire de profiter de ce butin de roi.
Le renard courroucé, traiterait ce goujat
De tous les noms d'oiseaux, de voleur de repas
Mais malin et prudent, ne desserre pas les crocs.
Monsieur de la Fontaine,
connaissez-vous l'oiseau ?
Le corbeau n'aurait pas, l'imprudence commise
D'entrouvrir le bec et de lâcher sa prise ?
Ce serait méconnaître sa grande intelligence.
Le corbeau tient bon, ailes déployées, s'élance
Avec fromage et renard, l'un et l'autre accrochés !
Renard ne lâche pas, le corps arc-bouté.
Sachez que le corbeau est un oiseau futé.
Si d'aventure il voit la crosse d'un fusil,
Méfiant et avisé, file se mettre à l'abri.
Mais quand son ennemi chemise désarmé,
Il sort des futaies et joue à le narguer !
Lequel des deux compères gagnera la partie ?
Quant au fameux fromage,
Qu'adviendra-t-il de lui ?
Sera-t-il dégusté par le débrouillard,
Ou offert en festin à Mesdames fourmis ?
La fable n'en dit rien. Malin qui croit savoir.
*Emaricié : mot patois signifiant en colère, grincheux, de mauvais poils...
© Jean-Luc BLANCO